'b n-Naga : scène complexe

'b n-Naga : scène complexe. A droite  : divinité debout sur un capridé.

Archéologie et art rupestre du Hemma
(Djezireh syrienne)

Mission de Khishâm - Campagne 2005


La mission Prospections à Makbara et au Dj. Gudj Art rupestre à 'b n-Naga [1] [2] [3]
Géomorphologie Archéologie et art rupestre à Bashkoy Art rupestre à al-Harbawi
Topographie Art rupestre à Kefra Art rupestre à Kon Attar
Sondages à Khishâm-2, Quartier IV Archéologie à 'bn-Naga Conclusions



Art rupestre à 'b n-Naga [1]

Paul-Louis van BERG (prof., Université Libre de Bruxelles)
Ilina PETROVSKA (Université Libre de Bruxelles)

Localisation

        Les surfaces gravées, généralement orientées vers le Sud, se répartissent sur toute la longueur des deux versants de la vallée. Seules en sont exemptes les zones exposées au Nord, où les lichens couvrent la totalité des surfaces rocheuses.

        Les gravures se trouvent en majorité dans le tiers supérieur des pentes, soit sur les surfaces dénudées « d'orgues basaltiques » en place, soit dans les éboulis, voire en position secondaire. On les trouve dispersées ou en petits groupes, occupant des surfaces lisses dont les dimensions n'excèdent que rarement le mètre.

Documentation

        Dans la mesure où, à ce stade de l'étude, il n'était pas possible de réaliser un dénombrement proche de l'exhaustivité, les roches gravées n'ont pas été numérotées. 877 surfaces suffisamment lisibles soit environ 75% de l'ensemble ont été documentées par 1800 photographies digitales et 30 relevés.

Données techniques

        La taille moyenne des gravures est, en général, un peu plus élévée que sur les sites de l'Est du plateau et les figures individuelles de plus de 20 cm ne sont pas rares. Les techniques d'exécution sont, en ordre décroissant de fréquence, le bouchardage au percuteur de pierre, l'incision fine, le raclage et le bouchardage au pic de métal.

        On reconnaît de multiples qualités d'exécution, du tracé le plus assuré à la facture la plus négligée. Ce phénomène était moins marqué à Khishâm-2 et souligne le fait que l'activité fut ici ouverte à des individus aux talents plus diversifiés.

Thématique

        Outre les figures anthropomorphes (isolées ou groupées, armées ou non) et zoomorphes usuelles (capridés, lions, bovins), on relève, entre autres, la présence des sujets suivants : desert-kites , dromadaires, cavaliers, archers, divinités debout sur un animal, combattants à pied. Quelques thèmes mineurs sont inventoriés en page [3] .

Desert-kites
        On dénombre près d'une centaine de représentations en plan de desert-kite. La plupart sont polygonaux ou rectangulaires et munis de cellules circulaires aux angles. Les formes irrégulières, circulaires, elliptiques ou en goutte semblent moins fréquentes qu'à Khishâm-2, par exemple. Des animaux, en particulier des capridés, sont souvent représentés à l'intérieur de l'enclos. Des figures anthropomorphes peuvent être présentes, tant dans l'enclos qu'entre les murs d'accès.

'b n-Naga : desert-kite, relevé 'b n-Naga : desert-kite  : photo 79
'b n-Naga : desert-kites .A l'intérieur : capridé, à l'extérieur : lion et anthropomorphe fragmentaire. 'b n-Naga : desert-kite . A l'intérieur : figure anthropomorphe contemporaine de celle du desert-kite.

        Comme sur les autres sites, certains détails architecturaux sont soulignés : accès à deux ou trois murs, murs incurvés vers l'extérieur aux angles entourés d'une cellule périphérique, rétrécissement de l'entrée, utilisation de la surface rocheuse à la manière d'un paysage naturel.

        Quelques ensembles de gravures contribuent fournissent des éléments nouveaux quant à la position chronologique des monuments réels ou figurés. En effet :

  • quelques données stratigraphiques et trouvailles suggèrent de dater les monuments réels aux 4 e et 3 e millénaires avant notre ère ; les propositions d'attributions au Néolithique sont contestées par une partie des chercheurs ;

  • la diversité des représentations suggère que bâtisseurs et graveurs participent de la même ambiance culturelle ; les graveurs n'ont pas simplement reproduit les monuments qui s'offraient à leur vue ; on peut donc penser que les images et leurs modèles sont contemporains ;

Cependant :

  • les figures associées aux représentations de desert-kite peuvent en être contemporaines, mais ne le sont pas nécessairement ;

  • plusieurs représentations de desert-kite montrent une patine claire qui caractérise généralement des figures assignables à la seconde moitié du 1 er millénaire avant notre ère, voire aux époques hellénistique et parthe ;

  • une roche montre un de ces desert-kites à patine claire associé à un dromadaire exécuté de la même main, ce qui mène à dater la gravure, au plus tôt, à l'âge du Fer I (1200 - 1000 av. n. è.), époque supposée de l'introduction du dromadaire en Syrie ;

    'b n-Naga : desert-kite, photo 483 'b n-Naga : desert-kite : relevé
    'b n-Naga : desert-kite piqueté. En bas, à gauche  : dromadaire.
            Dans le champ: animaux et personnages incisés.

  • une autre gravure montre un char à deux roues auquel sont attelés deux animaux (équidés ou lions) à l'intérieur d'un desert-kite circulaire, complètement entouré de cellules contiguës. Le rabattement latéral des animaux et des roues constitue une exception dans l'art du Hemma. Le piquetage et la patine suggèrent que le desert-kite et le char sont contemporains. La structure des roues, qui permettrait de dater le véhicule, est ambiguë : pleines (dès le deuxième tiers du 3e millénaire) ou à rayons (à partir de 1600 av. n. è.). Par ailleurs, l'ensemble illustre une dérive du point de vue du plan et de l'usage du monument ;

    'b n-Naga : desert-kite (?) et char 'b n-Naga : desert-kite (?) et char (2)
    'b n-Naga : desert-kite (modèle modifié) et char à deux roues.

  • sur une troisième roche, le desert-kite est rempli d'animaux de factures et de patines diverses. Une partie de ceux-ci, en particulier le capridé unique broutant les feuilles d'un arbuste schématique, suggère une datation à partir de la première moitié du 2 e millénaire.

    'b n-Naga : desert-kite : photo 1893

    'b n-Naga : desert-kite . A l'intérieur :
    trois groupes d'animaux respectivement
    gravés par des mains différentes.
    Au centre : capridé broutant un arbuste.

    'b n-Naga : desert-kite : 1893r

        Dès lors se pose la question de savoir si, d'une part, les desert-kites ont été construits ou sont restés en usage plus longtemps qu'on ne le pensait, ou bien si on a continué à les représenter bien après leur abandon. Le seul cas de représentation tardive assuré jusqu'à présent est celui du desert-kite gravé sur une roche du cairn d'Ibn Hani, en Jordanie, daté par les inscriptions safaïtiques qui l'accompagnent.

        Cette observation remet également en question les dates retenues pour les autres représentations. Ainsi, par exemple, à Khishâm-2, une partie des quelque cent figures de desert-kite sont très usées et probablement fort anciennes, tandis que d'autres montrent un piquetage plus frais et sont associées à des gravures auxquelles nous sommes tentés d'assigner une date tardive. La question reste donc pendante pour le moment.

Dieux, démons et symboles
        Les sujets religieux sont plus nombreux et plus diversifiés que sur les autres sites.

'b n-Naga : dieu archer 'b n-Naga : idole debout sur un animal
'b n-Naga : un dieu archer debout sur un capridé vise un personnage manchot.

'b n-Naga : idole debout sur un animal (déesse nue sur un lion ?) et personnage tenant des objets non déterminés.

'b n-Naga : démon hybride 'b n-Naga : démon (2)
'b n-Naga : démon hybride aux jambes entrelacées.

'b n-Naga : figure de même nature que celle de gauche, sur une roche voisine (imitation ?).

'b n-Naga : dieu Bès 'b n-Naga : Figures apparentées, photo 396
'b n-Naga : . Le dieu Bès identifié par ses jambes arquées, sa couronne de plumes et ses oreilles en cornet.
A droite  : un capridé et un équidé. La patine très claire suggère une date tardive, peut-être l'époque hellénistique.

'b n-Naga : Figures apparentées à celle de gauche (couleurs modifiées).

'b n-Naga : symboles divins (1) 'b n-Naga : symboles divins (2)
'b n-Naga : à droite , deux animaux surmontés par trois symboles divins (étoile-Ishtar, croissant lunaire-Sîn, 7 étoiles-Sept dieux ou Pléiades) ; à gauche, symbole non identifié. Date proposée : seconde moitié du 2e millénaire.

'b n-Naga : symboles divins ; étoile-Ishtar, croissant lunaire-Sîn et plage de 37 étoiles (ciel ?). Date proposée : seconde moitié du 2e millénaire.

Une divinité dans son temple

        Un panneau vertical exceptionnel se dresse en bas de pente, face à l'Est, à une centaine de mètres au Sud-Ouest du village de Kefra. La roche, en position secondaire, constitue la pierre angulaire de deux fragments de murs anciens perpendiculaires, au bas d'une aire épierrée de quelques mètres carrés.

        Le piquetage et l'incision sont utilisés conjointement. On distingue une composition centrale et une autre périphérique, de facture plus grossière et réalisée dans un second temps. L'ensemble est oblitérée par une inscription arabe : « Khalil 2003 ».

'b n-Naga : temple et barque 'b n-Naga : temple et barque, relevé

Composition centrale

        Une construction haute et étroite, surmontée d'un toit en coupole (?), est présentée en coupe verticale. L'espace intérieur est laissé en réserve, tandis que le toit est entièrement piqueté. Un arbre incisé en occupe le sommet ; de part et d'autre, des oiseaux symétriques, aux pattes incisées, sont tournés vers l'arbre.

        Une subdivision horizontale est visible, dans le quart supérieur de la construction. Les objets présents à cet étage ne sont pas identifiables. Au milieu de la partie inférieure, une divinité assise sur un siège à dossier tient une palme de la main droite. Les pieds du siège, les jambes, les bras et la palme sont incisés. A droite  : probablement une table ou un autel portant un objet non identifié.

'b n-Naga : arbre et oiseaux 'b n-Naga : divinité assise

A droite du bâtiment, la composition est divisée en trois registres. Soit, de haut en bas :

  1. - une barque à poupe redressée et proue épaissie en protomé animale. A l'avant  : une figure peu distincte, peut être un personnage assis sur les talons ou un animal. A l'arrière  : une figure anthropomorphe, bras levés et jambes écartées.

  2. - trois anthropomorphes aux hanches arrondies. Celui de gauche tient de la main droite un objet arrondi en partie oblitéré par l'inscription. Le deuxième paraît maintenir des deux mains, par la nuque et la croupe, un animal renversé, pattes vers le haut. Le troisième soulève un capridé par la nuque et la croupe.

  3. - un anthropomorphe aux bras levés tient de la main droite un objet indéterminé, tandis que la main gauche jouxte une ligne oblique descendant vers la droite. Cet élément sert de ligne de sol aux trois personnages du registre moyen. Le tracé de la figure anthropomorphe est différent de celui des trois figures précédentes : il se peut donc qu'elle n'appartienne pas à la composition principale.

Composition périphérique

  1. - à gauche  : un grand anthropomorphe aux bras levés, presque aussi haut que le bâtiment de la scène centrale. L'avant-bras, et la main de droite et la jambe fléchie sont partiellement superposés au bâtiment. Ce personnage paraît assis sur un siège dont on aperçoit le dossier à l'extrême gauche.

  2. - à droite  : un anthropomorphe aux bras écartés et jambes écartées et fléchies. A droite de ce dernier, une autre figure anthropomorphe portant une jupe évasée d'où sortent des jambes minces, pieds tournés vers la gauche. Les bras sont incomplets. Le personnage, probablement une divinité, se tient sur un animal inachevé.

Commentaire

        La scène centrale appartient à un répertoire iconographique complexe, de nature religieuse, inconnu jusqu'ici dans l'art du Hemma. L'influence de l'art urbain y est sensible. Il paraît s'agir d'un temple vers lequel des dévôts se dirigent à pied et en bateau.

        Des scènes de ce genre, comportant une divinité, installée sous un auvent et tenant une branche, dont s'approchent des porteurs d'offrandes et des dignitaires, respectivement à pied et en bateau, sont connues dès le Dynastique archaïque, par exemple sur un sceau-cylindre de Tell Suleimeh, en Iraq (Collon 1988 : fig. 756). Si le thème général est ancien, l'arbre schématique entouré de deux oiseaux suggère une datation de la scène centrale à partir du XVIII
e/XVIIe siècle avant notre ère, époque au cours de laquelle les oiseaux apparaissent dans la Céramique du Khabour.

Bibliographie

COLLON D., 1988. First Impressions. Cylinder Seals in the Ancient Near East . London : British Museum Press : 208 p.

 

<< Précédente Sommaire 2005 Suivante >>
Accueil Rapport 2001 Rapport 2002 Rapport 2003 Rapport 2004

Dernière mise à jour : le 23 avril 2006