P.-L. van BERG, PH. JESPERS & FL.
DOYEN (éds), 2000.
Les vivants, les morts et les autres. Actes du
Séminaire "Espaces et sociétés - approches
comparatives"
tenu
à l'ULB en 1996 et 1997.
Civilisations
, vol. XLVII, n°1-2,
Introduction
Ce volume rassemble les Actes
du Séminaire
"Espaces et Sociétés - approches comparatives", organisé à
l'Université Libre
de
Bruxelles en 1996-1997.
Le thème de la
réflexion et de
la recherche a été délibérément choisi
suffisamment large pour que chacun y trouve à la fois sa place et son profit,
et
pour que puisse s'instaurer un dialogue transdisciplinaire. La diversité
des
spécialités professionnelles des participants et
l'assiduité dans la
fréquentation du Séminaire ont montré qu'il existait
effectivement une demande
pour ce genre de débat et la réflexion méthodologique
qu'il suppose.
Que leur vie soit
rythmée par
les impératifs de la chasse, de l'agriculture,
de l'élevage ou de la production industrielle, qu'elles soient nomades
ou
sédentaires, les sociétés aménagent et organisent
leur espace en fonction d'un
compromis entre leur mode de vie, leur conception du monde et leur
environnement
naturel. Il faut que leurs institutions puissent y fonctionner et qu'une
idéologie, au sens de système d'idées, en cautionne
l'existence et en assure la
pérennité. Il s'ensuit des interactions constantes entre les
manières de
penser,
les activités qu'elles suscitent, et le théâtre où
celles-ci se déroulent. De
ce
fait, toutes les sociétés tendent à une harmonisation plus ou
moins stricte, et
plus ou moins spontanée de leurs façons d'envisager l'existence, de
leurs
activités et des structures spatiales correspondantes, qu'il s'agisse de
l'espace réel des institutions, ou de l'espace virtuel des productions
discursives. La stabilité relative de ce dispositif renforce la
spatialisation
des aînés et contribue à l'enculturation des cadets et des jeunes
générations.
Les interactions évoquées suscitent donc une norme toujours plus
prégnante,
jusqu'à ce qu'un changement des discours ou des pratiques entraîne le
système
dans une nouvelle direction et que la communauté réorganise son
ou ses espaces.
Les différentes facettes d'une culture sont ainsi reliées par une
série
d'isomorphismes ou de morphismes de sorte que chacune des trois composantes -
espace, société, idéologie - révèle quelque
chose des deux autres. Il nous a
semblé possible de dégager d'une culture à l'autre, des exemples
de ces
isomorphismes qui relient la production de l'espace à un message
idéologique et
à un fonctionnement institutionnel.
Nous proposons donc de
généraliser la proposition au lieu de nous étonner
indéfiniment de chaque correspondance nouvelle: l'organisation de
l'espace
traduit au minimum des comportements et des façons de penser. Cette collusion
des trois registres d'activité, généralement
désignée par le terme de "style",
est nécessaire à l'exercice même de la pensée: elle rend la
vie possible et le
monde pensable, à égale distance du chaos et de l'ordre absolus. Les
régularités
imposées à l'objet et la multiplication des isomorphismes, limitant le
nombre
des paramètres à prendre en compte, facilitent la construction du
percept et la
réflexion. En quoi le style ne fait d'ailleurs qu'imiter la nature à
laquelle
notre cerveau et nos sens se sont adaptés progressivement, depuis
quelques
millions d'années. En ce sens, la prohibition universelle de l'inceste
est
d'abord un phénomène stylistique assurant que la
société tout entière, comme la
place de chacun restent pensables. Les prescrits religieux ne servent sans
doute
qu'à verrouiller le système.
Quant à la malédiction
biologique, il fallut sans doute très longtemps avant
qu'on en prît conscience. Toute production humaine assumée
collectivement est
donc également stylistique et, en tant que telle, s'inscrit dans un
espace
particulier. C'est cet espace qui a servi ici de guide, aux approches
ethnographiques et paléo-ethnographiques présentées dans
ce volume.
Parmi ces approches, l'une
d'elles devait recueillir un assentiment unanime.
Quel sens convenait-il de donner à la relation - si souvent attestée -
d'un
espace territorial (maison, village, pays...) conçu selon le principe d'un
partage intangible entre les vivants et les morts? Certes, un questionnement
dans ce domaine s'inscrit nécessairement dans le droit fil
généalogique des
réflexions de Hertz, Leroi-Gourhan, Lévi-Strauss, Condominas... A
plusieurs
reprises, ces auteurs soulignèrent avec force que dans l'analyse des
systèmes
de
représentation religieuse, celle des catégories qui s'impose le
plus à
l'attention sont "celles du temps et de l'espace".
Mais d'un dialogue
fécond entre
archéologues et anthropologues, le débat
reprend une vigueur nouvelle. Les préhistoriens, commençons par eux,
n'ont-ils
pas établi que le traitement réservé aux morts (corps
manipulés ou non,
enterrés, déterrés, incinérés,
dispersés ou maintenus sous forme de reliques)
et
installés dans diverses "espèces d'espace", constituait sans nul
doute l'un des
soucis majeurs inscrits au fondement de toutes les civilisations depuis 12 000
ans et parfois même avant.
Jusqu'à nos jours, où,
l'actualité nous le rappelle, la récupération
familiale des cendres pose un réel problème éthique,
juridique et implicitement
religieux, et risque d'entraîner la disparition de l'espace funéraire.
Pourrons-nous vivre sans nos morts ou en sachant, comme le soulignait notre
collègue Claude Javeau, qu'ils pourraient bien finir à la poubelle?
Sous ce point de vue,
l'archéologie et l'ethnologie constituent, comme leur
étymologie le suggère, une réflexion sur le
déjà là
intrinsèque à toute
fondation. Ainsi, les chasseurs-agriculteurs Minyanka du Mali ont-ils
intégré
dans leur architecture une idéologie des ruines: telle porte ou telle
cuisine
en
ruine attestant dans l'espace même de l'habitation des gestes des
ancêtres
fondateurs réinvestis rituellement. Et à Ronchamps, qu'à fait au juste
Le
Corbusier? Il incruste dans un mur la statuette patronymique de l'ancienne
chapelle bombardée, instaurant ainsi un lien avec le passé, tout
en perpétuant
un rite de fondation. Quant au sociologue-anthropologue, s'attachant à montrer
comment les divers quartiers de Bruxelles sont appréhendés,
"vécus", investis
et
traités par leurs habitants, il sera irrémédiablement
re
conduit vers
l'Ilôt Sacré.
Les textes réunis dans ce
volume sont les premiers témoignages de cette
recherche collective entreprise depuis 1996. Ils tentent de montrer qu'il
existe
dans les différentes sociétés ici visitées un jeu
complexe et permanent
d'interactions entre le groupe social (les vivants et les morts) et l'espace.
Ce
système d'
interrelations
qui rend l'espace et la société indissociables
confirme selon nous l'impossibilité d'appréhender l'un au
détriment de l'autre
dans le cadre d'une approche que nous avons voulue comparative. Disons
dès à
présent que ce projet, sans la présence assidue de nos
collègues philosophes,
philologues, historiens de l'art, historiens des religions et antiquistes,
n'aurait pas pu voir le jour. Nous les en remercions vivement.
Paul-Louis VAN BERG et Philippe JESPERS
1) La structuration de l'espace dans le
Néolithique du Levant
: 13-24.
Paul-Louis van BERG
Professeur à l'Université Libre de Bruxelles, membre
de l'ESA 6048 du CNRS, I.S.T.A., Université de Franche-Comté,
Besançon
2) Les plus anciennes céramiques d'Asie et leurs relations avec la
péninsule
européenne
: 25-40.
Paul-Louis van BERG,
Nicolas CAUWE,
Premier Assistant aux Musées royaux
d'Art et d'Histoire, Bruxelles
3) Le temple égyptien et l'espace
: 41-63.
Françoise LABRIQUE
Professeur à l'Université Libre de Bruxelles
4) Quelques observations sur l'organisation spatiale du site de Kahoun
(Moyenne Egypte)
: 65-83.
Florence DOYEN
Collaborateur scientifique à l'Université Libre de
Bruxelles, administrateur-délégué d'
Egyptologica
a.s.b.l.,
Bruxelles
5) Etrangeté de l'espace dorien: style, histoire et sens
:
85-104.
Marc VANDER LINDEN
Aspirant du Fonds National de la Recherche
Scientifique
6) La maison chinoise: thème et variations
: 105-126.
Françoise LAUWAERT
Professeur à l'Université Libre de Bruxelles
7) La maison et le bateau: l'exemple butonais
: 127-141.
Daniel VERMONDEN
Chercheur Mini-ARC, Université Libre de Bruxelles
8) "Va manger les arbres de la brousse!" Les hommes, les esprits et
leurs espaces chez les Luba du Katanga
: 143-163.
Pierre PETIT
Professeur à l'Université Libre de Bruxelles et à
l'Université de Liège
9) L'espace des hommes, des génies et des défunts chez les
Wuli
: 165-192.
Viviane BAEKE
Conservateur de la Section d'Ethnographie au Musée royal de
l'Afrique centrale, Bruxelles
10) Créer un espace habitable: le yiri chez les Moose du
Ganzourgou
: 193-204.
David BERLINER
Aspirant du Fonds National de la Recherche
Scientifique
11) Dans la maison Minyanka... il en va des morts comme des vivants,
toujours
: 205-222.
Philippe JESPERS
Professeur à l'Université Libre de Bruxelles, membre de
l'URA 221 "Systèmes de pensée en Afrique noire", E.P.H.E. (Ve
Section),
Paris