Centre de recherche interfacultaire

"Espaces et Sociétés - Approches comparatives"

Université Libre de Bruxelles

Le projet Eurocores

Comparaison des données archéologiques et linguistiques pour la période 15.000 - 5.000 av. n. è., en particulier dans le domaine indo-européen

        Projet introduit dans le cadre d'un programme Eurocores-OMLL (Origin of Man, Language and Languages), classé en ordre utile par la " European Science Foundation " et financé par le Fonds de la Recherche Fondamentale Collective, exercice 2003.

Personnel

Promoteur :

  • P.-L. van BERG : professeur à l'Université Libre de Bruxelles.

Collaborateurs :

  • Nicolas CAUWE : chef de travaux aux Musées royaux d'Art et d'Histoire, titulaire des collections de Préhistoire générale.
  • Marc VANDER LINDEN : aspirant du Fonds national de la Recherche Scientifique.
  • Sylvie VANSEVEREN : titulaire d'une bourse de recherche post-doctorale au Fonds national de la Recherche Scientifique.

Hypothèse de travail

        L’étude de l’organisation spatiale des cultures historiques qui s’expriment en langues indo-européennes et de leurs voisines proche-orientales permet de construire des modèles opposables. La compatibilité relative de ces modèles avec les cultures qui ne sont connues que par l’archéologie devrait permettre d’assigner l’appartenance de ces dernières, ainsi que de distinguer les cultures métisses et leurs composants. En relançant sur cette base le comparatisme culturel, on espère aboutir à mieux comprendre la dispersion des langues indo-européennes et la spécificité des cultures que celles-ci accompagnent.

Description du projet

        L’archéologie relative à la dispersion des langues indo-européennes revient, dans une large mesure, à une quête des origines et du homeland des Indo-Européens. A cet effet, de nombreuses techniques visent à comparer les résultats respectifs de la linguistique et de l’archéologie. On a tenté, par exemple, de rapprocher les dates obtenues pour les cultures archéologiques et celles des états de langue reconstitués. Or, la lexico-statistique et la glottochronologie sont vivement critiquées par une partie des linguistes : l’évaluation chronologique des différences ne suscite guère d’unanimité et ces méthodes ne prennent pas en compte la dimension sociale du changement linguistique.

        Une autre méthode compare le vocabulaire commun reconstruit avec la culture matérielle livrée par l’archéologie, cherchant à situer dans l’espace et le temps les locuteurs d’une série de proto-langues. Indépendamment des difficultés liées aux glissements sémantiques des lexèmes, cette méthode soulève d’autres problèmes, tel celui du vocabulaire technique. Ainsi, la présence de termes relatifs au cuivre, à l’élevage du cheval ou à la charronnerie suggère-t-elle d’assigner le proto-indo-européen au Chalcolithique, durant lequel ces techniques se mettent en place et diffusent à travers l’ensemble du Proche-Orient et une partie de l’Europe. Par contre, il reste difficile d’associer les zones d’émergence de ces techniques à des aires linguistiques ; en effet, ces innovations diffusent très rapidement et selon des mécanismes sociaux peu étudiés : des phénomènes aréaux ont dû intervenir, sans qu’on puisse en déterminer les modalités précises.

        Ces exemples rappellent la difficulté de lier données archéologiques et linguistiques, et celle d’évaluer la dimension sociale et culturelle des phénomènes abordés par ces deux disciplines. Doit-on pour autant considérer que le dialogue interdisciplinaire restera impossible aussi longtemps que linguistique et archéologie n’auront pas atteint une maturité suffisante ? Faut-il vraiment regretter l’absence d’une sociolinguistique indo-européenne, difficilement réalisable dans la mesure où l’on travaille sur des reconstructions, c'est-à-dire sur des abstractions ?

        En son état actuel, l’archéologie des cultures s’exprimant dans des proto-langues indo-européennes paraît surtout handicapée par le fait qu’elle cherche des correspondances terme à terme entre objets, faits historiques et identités ethno-linguistiques. Au cours des trente dernières années, divers protagonistes ont animé le débat, proposant des options divergentes mais sans s’écarter de cette approche traditionnelle.

        Deux grandes séries d’hypothèses s’affrontent aujourd’hui quant à la région nucléaire de la dispersion des langues indo-européennes : celle de la steppe (Gimbutas, Mallory) et celle de l’Anatolie (Renfrew, Ivanov et Gamkrelidze). Les trois vagues de guerriers indo-européens qui envahissent la Vieille Europe, reconnues par Marija Gimbutas à partir des années 1960 ne sont plus compatibles avec les données archéologiques. Néanmoins, James Mallory a montré qu’on ne peut écarter pour autant l’hypothèse d’un homeland dans cette région.

        Par ailleurs, Colin Renfrew a tenté de déterminer les conditions de la première dispersion des langues indo-européennes. Pour lui, seule une importante poussée démographique, qu’il met en relation avec les cultures néolithiques anatoliennes et balkano-danubiennes (8ème - 5ème millénaire), a pu engendrer le vaste mouvement de population nécessaire à la propagation de ces langues. Il situe donc le homeland des Proto-Indo-Européens en Anatolie au 7ème millénaire, soit 3.500 ans plus tôt que ne le font les théories courantes. Une localisation similaire a été proposée indépendamment, mais à une date plus basse, par les linguistes Gamkrelidze et Ivanov.

        Indépendamment des réticences exprimées par les milieux scientifiques à l’égard de ces deux hypothèses, la quête du homeland, telle qu’on l’a menée jusqu’ici, ne permet guère de dépasser le niveau de l’histoire événementielle et ne possède que peu de portée explicative. Aussi, plutôt que de chercher désespérément l’adéquation de données linguistiques et d’une culture archéologique « proto-indo-européenne », le projet vise-t-il à repenser sur de nouvelles bases les liens qui unissent espace, culture, langue et société. En effet, la culture, au sens matériel comme à celui de tradition, est autre chose et plus qu’une somme d’objets : elle traduit, avant tout, des façons de faire et de penser, des manières d’être au monde. En s’attachant aux principes généraux qui organisent la culture, plutôt qu’à des objets particuliers, on s’oriente vers une autre forme de comparatisme.

        En effet, les sociétés se produisent et se maintiennent dans des espaces qu’elles aménagent en vertu de compromis dynamiques entre culture et environnement, où leurs institutions peuvent fonctionner et où se reflètent leurs systèmes de pensée. Il y a donc des interactions constantes entre les manières de penser, les activités qu’elles commandent et le théâtre où celles-ci se déroulent. Ces interactions permettent l’homogénéisation relative des structures spatiales dans les différentes facettes de la culture : habitats, cimetières, arts géométriques et figuratifs, constructions intellectuelles. Gizeh, Pergame, Notre-Dame de Paris, Moscou, Berlin, le Vatican et tant d’autres lieux, comme tous les arts, de l’Antiquité à nos jours, répètent indéfiniment la solidarité de la production de l’espace, des institutions et des idéologies. Inconsciente ou délibérée, l’homogénéité de l’espace assure la cohérence et la transparence des cultures, et contribue à rendre le monde pensable, entre ces limites que sont la ressemblance et la dissemblance excessives. Par ailleurs, les structures spatiales les plus générales d’un univers culturel s'inscrivent dans le long terme et, lorsqu’elles changent, on voit changer aussi les modes de vie et les modalités de l’intégration sociale.

        Qu’espaces, sociétés et idéologies interagissent en permanence signifie aussi que chacune de ces composantes reflète quelque chose des deux autres. De ce fait, l’organisation de l’espace, une des données les plus accessibles aux archéologues, permet de redéfinir certains bassins culturels, voire de rattacher ceux-ci globalement à des complexes linguistiques. En effet, des ensembles linguistiques distincts peuvent partager la même culture matérielle, par exemple Indo-Européens et Altaïques dans les steppes, Sumériens et Akkadiens en Mésopotamie. Dans ce cas précis, les deux complexes culturels sont nettement opposables, pour autant qu’on écarte les cas d’interactions massives entre ces deux mondes.

        Ainsi, aux époques historiques, les différences qui opposent les cultures du monde indo-européen et du monde suméro-akkadien, permettent de dégager les grandes lignes de façons de penser propres aux unes et aux autres. Ces deux univers se distinguent par toute leur appréhension du monde: leur rapport à l’espace, leur façon d’organiser le savoir, leur approche de la réalité, leur manière d’élaborer des concepts, leur représentation des dieux et des hommes, etc. A partir de là, on peut élaborer des modèles généralisants pour ces deux types de culture.

        Les résultats de ces analyses permettront ensuite de questionner des phénomènes qui ne sont connus que par l’archéologie, pour tenter d’y déceler soit la trace des modes de pensée indo-européens ou proche-orientaux, soit celle de phénomènes d’interférence culturelle. Par exemple, dans la mesure où les Indo-Européens archaïques ne possèdent guère d’arts figurés, l’apparition de ceux-ci correspond généralement à des interactions avec les zones méditerranéenne et proche-orientale. Il en résulte des modes d’expression où se mélangent de manière inextricable figuration et art géométrique. L’art celtique et celui des Vikings en fournissent de bons exemples. Or, il y a des raisons de penser qu’en s’appropriant les arts figuratifs et en les réinterprétant selon leurs propres critères, Celtes et Vikings ont opéré sur le modèle même de leur traitement du langage. En effet, les uns et les autres ont produit des arts poétiques compliqués, bouleversant l’ordre logique des mots, donnant plus de poids aux assonances et aux rythmes qu’à la clarté de l’énonciation, jouant de métaphores à multiples niveaux dans l’élaboration d’un langage censé proche des dieux et accessible aux seuls initiés. Il paraît fort probable que les arts graphiques et plastiques en question aient été utilisés aux mêmes fins. Par ailleurs, une série de cultures protohistoriques illustrent des procédés analogues : on pensera aux arts rupestres de la Valcamonica et du Haut-Adige, à la Céramique Transcaucasienne d’Anatolie orientale (3ème millénaire) et, plus tard, à la culture de Cîrna (Bronze moyen des Balkans occidentaux) ou encore aux Bronzes du Luristan (début de l’âge du Fer). Ainsi abordées par le biais du traitement de l'espace, ces productions paraissent-elles témoigner à la fois d’interférences entre systèmes de pensée différents et de la pénétration d’idées étrangères dans des milieux qui dépendaient précédemment des traditions méditerranéennes et proche-orientales.

        La problématique du homeland et bien d’autres questions linguistiques, sociales ou religieuses peuvent être reprises dans la même optique. Toute production culturelle soumise à un traitement analogue révélera ses liens avec un ou des univers de pensée spécifiques, qu’ils soient indo-européens ou non.

        Ce nouveau comparatisme, plus attaché au fonctionnement de la pensée et du discours qu’à des contenus particuliers, fraie des voies inédites au débat qui rassemble archéologie, linguistique et histoire culturelle.

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