Archéologie et art rupestre en
Djezireh syrienne

Mission de Khishâm - Campagne 2001

par

Paul-Louis van Berg et Vincianne Picalause

Introduction Culture matérielle Prospections
Historique Art rupestre Conclusion
Archéologie Interprétations Bibliographie

 

Art rupestre

Repérer les roches gravées

        Toutes les surfaces portant des gravures anciennes reçoivent un numéro apposé sur la roche à la peinture blanche. Toutes sont ensuite photographiées en diapositive et relevées, à l'exception de celles qui ne présentent qu'une ou plusieurs taches de piquetage informes.

        Les surfaces gravées des deux secteurs de Khishâm-1-Nord (KN) et -Sud (KS) ont été numérotées séparément de 1 à 61 (KS) et de 1 à 37 (KN.

        A Khishâm-2, l'ensemble des 408 roches gravées localisées sur la rive gauche du wadi Kakhort est réparti en 8 secteurs (sect. A : 3 roches gravées, sect. B : 84 roches, sect. C : 45 roches, sect. D : 59 roches, sect. E : 64 roches, sect. F : 115 roches, sect. G : 31 roches, sect. H : 7 roches) séparés par des zones vides (effondrements, wadis). Dans chacun de ceux-ci, les roches ont été numérotées d'ouest en est selon leur ordre de découverte.

Supports et patines

        Les gravures occupent les surfaces les plus lisses des blocs de basalte ; elles se répartissent sur toute la hauteur des éboulis, soit une dénivellation d'une vingtaine de mètres, pour une longueur de pente qui varie de 70 à 100 m., mais avec une densité plus importante dans le tiers supérieur de la pente.

        Les faces sud et est des blocs sont le plus souvent couvertes d'une patine noire uniforme dite " vernis du désert ", tandis que les faces ouest et nord sont envahies par les lichens. La plupart des gravures observées occupent donc les surfaces exposées au sud et à l'est ; seuls quelques exemplaires font face à l'ouest et aucun au nord. L'opposition des surfaces lisses et de celles qui sont couvertes de lichens permet de repérer une partie des blocs tombés ou déplacés qui ont perdu leur orientation originelle. En effet, la fragmentation et la desquamation naturelles des blocs de basalte sous l'effet de la gravité et des variations climatiques contribuent à la destruction progressive des surfaces gravées. Beaucoup de blocs se sont fracturés après l'installation des gravures.

        Sur quelques blocs, la limite inférieure de la patine noire montre que, depuis ou pendant l'installation de celle-ci, le sol environnant a été érodé ou dégagé sur des hauteurs qui peuvent atteindre une quarantaine de centimètres. Les zones ainsi mises au jour, ainsi que nombre de surfaces desquamées, portent les mêmes patines que les gravures.

        Les gravures se détachent visuellement de la patine noire du basalte par leur aspect plus clair, brun ou orangé, voire encore gris pour les plus tardives. Les plus récentes, principalement des noms et des dates en caractères arabes ainsi que, depuis peu, des cœurs percés d'une flèche, apparaissent en gris clair ou en blanc.

Technique et mise en place

        Presque toutes les gravures anciennes sont bouchardées au percuteur de pierre. Aucune trace révélant une mise en place ou une esquisse antérieure au bouchardage n'a été observée. Les figures sont généralement rendues par des surfaces entièrement piquetées formant des silhouettes dépourvues de détails internes.

        Les gravures à patine brune ou orangée affectent en général l'aspect de taches de piquetage successives dont l'auteur n'a pas toujours pris la peine d'assurer la connexion. Au contraire, les gravures à patine grise montrent des surfaces plus connexes et mieux remplies. Il paraît probable que cette différence chromatique et stylistique corresponde à une différence chronologique (Dussaud 1929).

        Les figures excèdent rarement 20 cm de longueur et le mode de représentation est toujours schématique.

Sur les surfaces verticales ou obliques, les sujets figurés sont généralement disposés, conformément à leur position naturelle : tête vers le haut, pattes ou jambes vers le bas. C'est surtout sur les surfaces proches de l'horizontale, permettant une approche de divers côtés, qu'on observe une mise en place multidirectionnelle. Dans plusieurs cas, une figure ou un groupe de figures paraît en reproduire un autre appartenant à la même surface, mais réalisé dans un autre style ou par une autre main. A diverses reprises, plusieurs surfaces gravées sont visibles simultanément et semblent entourer un espace délibérément dégagé.

        Si, à Khishâm-1, les surfaces gravées ne présentent le plus souvent qu'une seule figure, il n'en va pas de même à Khishâm-2. Cette troisième concentration est nettement plus riche que les précédentes, à la fois par la quantité (plusieurs centaines) et les dimensions des surfaces historiées, par la variété des sujets représentés, la complexité des compositions et la diversité des styles.

Sujets figurés

  • Animaux . Isolés , disposés en files, en séries verticales ou en petits groupes, les animaux constituent la partie la plus saillante de l'ensemble.

    La faune sauvage domine l'inventaire avec, par ordre décroissant d'importance :

    • les bouquetins, oryx, chèvre sauvage et capridés indéterminés ;
    • les lions et peut-être le léopard ;
    • les grands canidés;
    • les équidés ;
    • les cervidés ;
    • quelques scorpions.

    La faune domestique comprend surtout :

    • des bovinés ;
    • des chiens ;
    • des ânes et des chevaux (?) montés ou non.

    Khishâm-2 : roche F26

    Khishâm-2 : roche F26. Deux quadrupèdes : celui du bas est monté.

            Notons que le genre et l'espèce des mammifères ne sont pas toujours identifiables. Les quadrupèdes sont toujours représentés de profil ; leur œil est parfois indiqué par une réserve.On trouve également des animaux fantastiques.

  • Anthropomorphes . Ces figures se présentent le plus souvent debout, de face ou de profil, jambes écartées.

    Les bras sont :

    • levés, dans la position dite de " l'orant "  ; certaines figures ont de très grandes mains ;
    • tendus vers le mufle d'un animal ;
    • impliqués dans le maniement d'une arme de chasse ou de guerre.

    La tête d'un certain nombre d'anthropomorphes constitue un des éléments dont la lecture peut être malaisée ; elle peut se présenter sous les formes suivantes :

    • ronde et plus ou moins bien proportionnée à la longueur du corps ;
    • étirée latéralement, elle occupe le sommet d'un cou démesurément long ;
    • appointie latéralement, ce qui paraît correspondre à une schématisation de l'appendice nasal fréquente dans la glyptique du 3 ème millénaire ;
    • affecte l'aspect d'un mufle de mammifère ou d'une tête d'oiseau  ; il semble donc qu'on puisse distinguer des figures pleinement anthropomorphes et des hybrides ;
    • parfois surmontée d'une coiffure élaborée ou d'un couvre-chef.

    Le vêtement n'est que rarement figuré, mais les armes — bâton, hache, lance, épée droite ou courbe— sont relativement abondantes, de même que d'autres objets non identifiés.

  • Desert-kites . La troisième grande catégorie de sujets figurés est constituée par quelque 45 représentations en plan de desert-kites , soit près de 10 % du corpus complet. Leur état de conservation est très inégal : plus d'un tiers sont très détériorées, ne laissant visible qu'une petite partie de la représentation originale.

    Khishâm-2:kite double

    Khishâm-2 : le kite double de la roche E55.



    On distingue 5 modèles, sur base de la forme de l'enclos :
    • kites à enclos circulaire ;
    • kites à enclos elliptique ;
    • kites à enclos en demi-ellipse ;
    • kites à enclos plus ou moins rectangulaire ;
    • kites à enclos en forme de polygone convexe irrégulier ;
    • kite double ou système de kites.

            Les monuments sont représentés en plan, selon un style schématique, isolés ou associés à d'autres figures. Pour des raisons de technique d'exécution ou de clarté de la représentation, les proportions relatives des différents éléments ne sont pas respectées. Par exemple, la largeur des murs et la grandeur des logettes sont exagérées par rapport à la réalité.

            Les représentations rupestres des kites constituent une documentation paléo-ethnographique de premier ordre. Elles montrent en effet une variabilité des plans aussi grande que celle des monuments réels.

            Cependant, rien dans ces représentations ne semble laissé au hasard. Le souci de réalisme est manifeste dans l'utilisation de la roche-support : la surface rocheuse est conçue par les graveurs comme le relief d'un paysage. En effet, dans la réalité, les kites sont souvent disposés de telle façon que le dispositif d'accès s'ouvre sur une vallée ou une dépression et que l'enclos est de l'autre côté de la pente, dissimulé par la ligne de crête, restant jusqu'au dernier moment invisible des animaux rabattus vers l'intérieur. Cette disposition s'observe également sur les pétroglyphes si l'on considère le rocher comme un terrain en relief. Dans plusieurs cas, les lignes représentant les murs suivent les arêtes des rochers, comme ceux des kites réels longent parfois des escarpements.

            L'entrée se situe de préférence dans le quadrant supérieur gauche de l'image, alors que les autres orientations sont beaucoup moins fréquentes.

            Plusieurs thèmes peuvent être illustrés à l'intérieur : animaux, chasseurs, anthropomorphes et animaux, divinités debout sur un animal. La mise en place de ces gravures sur les faces rocheuses se fait au centre d'une face choisie pour sa régularité ou bien exploite les faces et les arêtes de la roche pour y installer les murs, comme s'il s'agissait de la maquette d'un paysage naturel. Le même type de mise en place a été observé par Alison Betts dans le Nord de la Jordanie (Betts, Hems 1986, Betts 1998).

Thématique

        Les figures anthropomorphes et zoomorphes sont souvent isolées mais peuvent aussi se côtoyer dans des compositions, avec ou sans indices d'interaction entre les figures. Dans ce dernier cas, les relations homme - animal semblent avoir été un des principaux centres d'intérêt des graveurs.

  • Vie pastorale. Quelques scènes font référence à la vie pastorale :

    Khishâm-2 : roche D28a

    Khishâm-2 : roche D28a. Un personnage ithyphallique à tête étrange tient d'une main un bâton ou une houlette et, de l'autre, maintient un taureau " à bosse " au moyen d'un anneau passant par les naseaux de l'animal.

    Khishâm-2 : roche C38a

    Khishâm-2 : roche C38a. Deux personnages retiennent chacun un bovin ; celui du bas porte une jupe.

    Khishâm-2 : roche C22. Une vache et son veau ?

    Khishâm-2 : roche C22


  • Chasse . Le thème de la chasse se décline selon plusieurs formules :

    • Khishâm-2 : roche D16

      Khishâm-2 : roche D16. Chasse au lion ; le personnage brandit une arme courbe. D'autres scènes, plus nombreuses, illustrent la chasse à la lance. En Assyrie, la chasse au lion est la chasse royale par excellence et, à la fin du 2 ème millénaire, Teglath-Phalazar I er se vante d'avoir tué des lions dans la région du Khabour.

    • à un grand canidé ;
    • au bovidé, en particulier à l'ibex.

      Khishâm-2 : roche F43a

      Khishâm-2 : roche F43a. Un chien court vers les deux premiers d'une file de trois petits quadrupèdes à cornes, tandis qu'à droite, un homme paraît brandir une arme vers ces animaux ; le chien semble rabattre le gibier vers le chasseur.

  • Divinités et scènes cultuelles  :
    • quelques personnages non armés touchent des animaux au niveau de la tête, de la queue ou d'une patte ;

    • un personnage se tient debout sur un quadrupède qu'il maintient par une lanière attachée aux naseaux ; ce type est conforme à des représentations de divinités connues par la glyptique et par d'autres séries de matériaux pendant plus de trois millénaires ;

    • scène de banquet  ;

      Khishâm-2 : roche F81a

      Khishâm-2 : roche F81a. Un personnage assis sur un tabouret touche le muffle d'un ibex ou tend un objet vers celui-ci.

    • un personnage porte un animal ;dans la glyptique et sur les reliefs, ce personnage n'est jamais isolé mais participe toujours à une scène d'offrande à une divinité ;

      Khishâm-2 : roche F60

      Khishâm-2 : roche F60. Un personnage à tête zoomorphe (?) porte dans ses bras un petit quadrupède à cornes.

    • personnage de face maintenant deux lions ou deux bovins de profil et symétriques, dans la posture dite du " maître des animaux ". Les représentations de ce type sont connues en Mésopotamie et en Egypte (couteau de Djebel el-Arak, Tombe de Hiérakonpolis) dès le 4ème millénaire.

     

  • Echelle Parmi les thèmes remarquables, on mentionnera encore une scène énigmatique et complexe autour d'une échelle.

    Khishâm-2 : roche B74

    Khishâm-2 : roche B74 ; scène autour d'une échelle.

    Khishâm-2 : roche B74, relevé

    Khishâm-2 : roche B74; relevé de la scène précédente.

            Cette scène fut sans doute composée en plusieurs fois car les figures sont réalisées dans des styles différents. A gauche de l'échelle, de nombreuses figures non identifiées et à l'extrême gauche, un personnage brandissant un objet face à un chien représenté verticalement. En haut et à gauche, un personnage aux bras levés se tient à côté d'un quadrupède indéterminé. En bas à droite, un autre personnage s'apprête à frapper un quadrupède à l'aide d'une arme (hache ?).

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Dernière mise à jour le le 30 août 2002.