Archéologie et art rupestre en
Djezireh syrienne

Mission de Khishâm - Campagne 2001

par

Paul-Louis van Berg et Vincianne Picalause

Introduction Culture matérielle Prospections
Historique Art rupestre Conclusion
Archéologie Interprétations Bibliographie

 

Comparaisons et datations

        La datation est un des problèmes les plus difficiles posés par l'art rupestre gravé ou bouchardé, lorsqu'on ne peut dater avec précision les sujets représentés ou lorsque les gravures ne sont pas couvertes par un niveau archéologique daté (Taçon - Chippindale 1998 ; Rosenfeld - Smith 1997). En effet, la datation directe par l'analyse des patines en est encore à ses débuts (Cremaschi 1996), même si elle a pu donner quelques résultats probants dans la vallée du Nil (Huyge 1999 ; Huyge et al. 2001).

        Dans le cas de Khishâm, nous disposons néanmoins de quelques indices chronologiques dans la mesure où l'art rupestre peut être comparé à l'iconographie mésopotamienne connue par l'archéologie traditionnelle et à l'imagerie rupestre des régions voisines.

Art rupestre

Généralités

        Des gravures schématiques représentant des humains et des animaux, éventuellement des scènes de chasse, dans des styles proches de ceux de Khishâm, ont déjà été découvertes en Arménie (par exemple Martirossian 1975 : pl. 7, 8, 26, 72, 78), en Anatolie orientale (Uyanik 1974), en Jordanie — y compris des représentations de kite — (Horsefield, Glueck 1933 ; Jobling 1983 ; Betts, 1987, 1988 ; Betts, Helms 1986 ; Betts 1998 : 155-156 ; Finlayson et al. 2000), ainsi que dans les déserts du Néguev et du Sinaï (Bouyssonie 1924 ; Anati 1979), dans la vallée du Nil (Huyge 1999, Huyge et al. 2001), en Arabie Saoudite (Anati 1968) et au Yémen (Garcia, Rachad 1998). Ces gravures représentent donc la facette syrienne d'un vaste courant qui traverse le Proche-Orient du Nord au Sud.

        Enfin, deux petites roches historiées ont été retrouvées à Tell Sakka, près de l'aéroport de Damas, par Ahmed Taraqji (comm. pers.) de la Direction Générale des Antiquités et des Musées. Il y a donc de bonnes chances pour que Khishâm ne soit pas un cas isolé et que les sites rupestres soient nombreux dans les zones basaltiques de la Syrie.

Les kites

        Une représentation de kite double a été découverte à Tell Beydar. En Jordanie orientale, dans le bassin de l'Azraq, Alison Betts a relevé plusieurs figurations de kites similaires à celles de Khishâm du points de vue technique et stylistique (Betts 1998 ; Betts, Helms 1986). Ces kites présentent des dispositifs spéciaux que l'on trouve également à Khishâm (double mur, cellule triangulaire). Un de ces kites gravés est associé à des figures zoomorphes, sans doute des autruches, à l'entrée et à l'intérieur de l'enclos. Betts propose une datation préhistorique de ces pétroglyphes.

        Un autre ensemble de pétroglyphes représentant des kites, mais dans un style et une technique différents, fut également repéré en Jordanie (Betts 1998). L'un de ces kites , dit "du Cairn de Hani", est daté approximativement, grâce aux inscriptions safaïtiques qui l'accompagnent, entre le 2ème siècle avant et le 2ème siècle après J.-C. On y voit des personnages aux bras levés dans l'entrée et des animaux, peut-être cornus, se diriger vers l'enclos tandis que d'autres sont dispersés à l'intérieur de celui-ci. Comme le font remarquer Echallier et Braemer (1995), rien ne permet d'affirmer qu'il s'agisse d'une scène de chasse, car les personnages ne sont pas armés.

Glyptique et décor céramique

        Du point de vue stylistique, on ne voit rien qui se rapproche des formes artistiques souples du Néolithique précéramique. La classification chronologique proposée indique simplement un terminus post quem pour l'apparition d'un sujet ; sauf indication contraire, les gravures peuvent donc être bien postérieures à la période indiquée.

5ème - 4ème millénaire

  • Anthropomorphe à cornes d'ibex

    Un personnage à cornes d'ibex (KH1-S50, à g.) se retrouve sur la céramique de Suse-A (deux figs de dr.), datée du 5ème millénaire (von der Osten-Sacken 1992 : pl. VI, fig. 9).

  • Maître des animaux

    Un personnage de face maintient deux lions (KH2-C42) ou deux bovins (KH2-D33) de profil et symétriques, dans la posture dite du " maître des animaux. Les représentations de ce type sont connues en Mésopotamie et en Egypte (couteau de Djebel el-Arak, Tombe de Hiérakonpolis) dès le 4ème millénaire.

  • Personnage à buste triangulaire

    Une figure humaine, au buste triangulaire, bras levés et jambes semi fléchies (KH2-B56), évoque les figures gravées sur des cachets et scellements appartenant aux cultures d'Obeid du Nord récent et de Gawra, datés entre 4.400 et 3.000 avant notre ère (Homès-Frédéricq 1970 : pls. II, VI, 73-76 ; von der Osten-Sacken 1992).

  • Les représentations de kites pourraient remonter au 4ème millénaire ou avant. Les kites réels de Jawa, en Jordanie, datent apparemment du même millénaire. En 1979, quatre pointes de lance néolithiques ont été trouvées dans un des cellules rondes d'un grand kite à Qa'a Mejalla (Helms 1981 : 40-41). En tout état de cause, les kites de Khishâm doivent être antérieurs à l'occupation sédentaire de la vallée du Kakhort. Des représentations d'enclos vus du haut sont présentes dans la glyptique en Elam (Suse , Amiet 1961 : n° 549) et en Syrie (Habuba Kebira ; Strommenger 1980 : 62 fig. 55a, 64 fig.57) dès la période d'Uruk (cités par von der Osten-Sacken 1991). L'ensemble de ces représentations pourrait donc, en principe, se placer entre 4.500 et 2.000 avant notre ère.

  • Personnage au long cou

    Les personnages au long cou et tête allongée sur le côté (voir par exemple KH1-N17), éventuellement à tête animale (KH1-S25 ; KH1-S30b) se rapprochent de la même série (Homès-Frédéricq 1970 : pl. III, 37-38, pl. VIII, 109-110, pl. XI, 150 ; von der Osten-Sacken 1992) et sont également présents dans une peinture murale découverte à Halawa datée, selon Orthmann, des premières phases du Dynastique archaïque (Orthmann 1989 : 101-104).

3ème millénaire
        La plupart des représentations qui trouvent leur équivalent sur les sceaux-cylindres sont assignables au Dynastique archaïque ou, plus précisément et selon la nouvelle terminologie, à l' Early Djezireh IIIb (2500 - 2340).

  • Retrouvé sur deux roches (KH2-E1 et KH2-F68), le personnage debout sur un animal qu'il maintient par une lanière attachée aux naseaux est conforme à un type de figure de divinité connu par la glyptique et par d'autres séries de matériaux pendant plus de trois millénaires (Amiet 1980 : pl. 39, fig. 603, Prédynastique). Le personnage de la roche KH2-E1, debout sur un taureau, pourrait être Adad, le dieu nord-mésopotamien de l'orage et de la pluie bienfaisante, ou l'un de ses successeurs amorrites ou araméens.

  • Personnage sur un char

    Un personnage est assis sur un char à roues pleines tiré par deux animaux (KH-2-F81b), Dynastique archaïque ( cf . Jans et al. 1998 : pl. III, n° 11).

  • Une scène de labour à l'araire (KH2-G27) a également son pendant exact dans la glyptique (Collon 1988 : 146 n° 615 scellement de Fara, Iraq, Dynastique archaïque A-B, Période IIe de Collon ; v. aussi Amiet 1980 : pl. 106, fig. 1403).

  • Chasse au lion

    Chasse au lion à la lance : le thème est présent sur une stèle d'Uruk attribuée à l'époque prédynastique (Amiet 1980 : pl. 40, fig. 611).

  • Scène de banquet

    Les scènes de banquet (KH2-F81b) associant personnage assis sur un tabouret et, une fois un ibex, une fois un autre animal, trouvent aussi des équivalents dans la glyptique depuis le DA II/IIIa (2900 - 2500  Selz 1983 : II, pl. 13, fig. 162, personnage féminin assis devant un capridé). A Mari, un sceau-cylindre (M 7928-H563), daté vers 2600 (DA II) montre un personnage à tête d'oiseau assis sur un siège devant un animal (Hammade 1994).

  • Personnage portant un animal

    Le geste et la pose du personnage portant un quadrupède (KH2-F60) rappellent les représentations de la glyptique du Dynastique archaïque (Amiet 1980 : pl. 100, n° 1319 et 1327, pl. 102, n° 1355 et 1356).

  • Combat contre l'animal

    Un personnage de profil se bat (KH-2-E53) contre un animal dressé verticalement face à lui, à comparer avec un sceau attribué à l'époque archaïque de haute Syrie (Amiet 1980 : pl. 85bis, fig. K).

  • Lion assaillant une vache

    Un lion assaille un taureau par derrière (KH2-D42). Le thème existe en basse Mésopotamie dès l'époque d'Uruk pendant laquelle il constitue le sujet principal des " contest scenes " (Collon 1988 : 27et n° 940). Le taureau " couchant " avec trois pattes repliées sous lui et une patte avant semi fléchie est présent à Abu Salabikh dès le DA IIIb (Green 1993 : fig.2, n° 80 et 88 ; voir aussi pour une composition proche de notre exemple et attribuée au Dynastique archaïque : Amiet 1980 : pl. 33, fig. 530, pl. 38bis, fig. G, proto-élamite ; à Fara : pl. 53, figs 740, 743, 746,747, pl. 54 n° 752-A, 758, 762, 780 ; sur une plaque de Tell Asmar : Amiet 1980 : pl. 88, fig. 1155).

  • Représentations de chevaux isolés, par exemple KH2-D23 : en Syrie, le cheval est attesté dès l'époque d'Ebla (XXIVème siècle).

  • Représentations de cavaliers : on n'en connaît aucune en Mésopotamie avant l'époque paléo-akkadienne ; de plus les scellements et figurines de l'époque ne permettent pas d'identifier la monture (Joannès 2001 : 300).

2ème millénaire
        Si l'absence apparente de figures de camélidés suggère de placer la plus grande partie de l'art rupestre de Khishâm avant la fin du 2ème millénaire, date à laquelle cet animal fut introduit dans la région, il est trop tôt pour évaluer efficacement la présence d'un art rupestre à Khishâm au 2ème millénaire. Le seul élément qui paraisse assez évident est une représentation d'un personnage debout sur un autel (colonne surmontée d'un table épaisse) et muni d'un couvre-chef pointu, évoquant l'art hittite ou syro-hittite (Kh-2-B25). Des autels du même genre sont connus dans la glyptique de cette époque à Emar, sur l'Euphrate (Beyer 2001 : A62, p. 84 et A74, p.92). Si cette identification devait se confirmer, cette gravure pourrait se situer entre 1360 (prise de Karkémish par le roi hittite Suppiluliuma) et 1200 environ.

        Certaines représentations de lion pourraient appartenir à la même période (voir aussi Keel, Uelinger 2001 : fig. 51 BR, style mitannien commun).

1er millénaire
        Le premier millénaire correspondant à l'installation des Araméens, c'est-à-dire de Sémites de l'Ouest, en Syrie du Nord, il paraît probable que pour cette époque, les liens soient plus nombreux avec l'iconographie palestinienne et phénicienne.

Cavalier

        Les cavaliers à cheval (KH1-S18 ; KH2-H7) ne devraient pas être antérieurs à la fin du 2ème millénaire. Keel et Uelinger (2001 : 143-157) signalent pour cette époque des influences phéniciennes et nord-syriennes dans la glyptique palestinienne. Au Fer IIA, le cheval est animal de selle pour la déesse de la région d'Acre. Selon les mêmes auteurs, le cheval isolé peut aussi servir comme " substitut de la déesse, suivant la tendance [de l'époque] aux représentations non anthropomorphes. … Au Fer IIA (1000-900), des amulettes-sceaux gravées très sommairement, dont le décor a été décrit comme 'cheval et cavalier' ou 'cheval conduit par un homme' pourraient aussi, sur la base de ces représentations, renvoyer à [la déesse] Anat " (Keel, Uelinger 2001 : 143).


        On trouve également en Palestine, daté du Fer II A-B (1000-800) " un groupe d'amulettes-sceaux en calcaire, […] de production locale qui montrent, devant un capridé, un personnage humain, les bras levés en signe d'adoration . … " (Keel, Uelinger, 2001 : 153-155, figs 178a-b-c). Ces figures évoquent certaines images de Khishâm-1 (KH1-N27).

        Enfin,quelques figures pourraient être d'époque parthe :

Khishâm-1-Sud : roche 53 Relief de Hatra

Khishâm-1-Sud. Un couple comprend un personnage assis et un autre debout, un oiseau sur la tête et tenant une hache de la main gauche. La présentation frontale de ce personnage dont les deux yeux sont indiqués par des réserves est exceptionnel dans l'art rupestre étudié jusqu'ici. Il pourrait s'agir du dieu Hadès (Colledge1967) ou plutôt Héraclès, selon Christides, ou encore de son prédécesseur mésopotamien Nergal, ainsi que le suggère la comparaison avec un relief parthe de Hatra daté vers 150 de n. è.(Colledge 1967 : 159, fig. 46 ; Christides 1982). Christides (1982 : 110, fig. 4) reproduit un relief miniature, également de Hatra (M58115) où l'oiseau se détache nettement au-dessus de la tête du dieu, comme sur la gravure de Khishâm-1.


        Quand elles ne s'appuient pas sur des comparaisons directes et probantes avec la glyptique, nos estimations chronologiques doivent être confirmées par des fouilles et par la comparaison avec les résultats obtenus sur d'autres sites rupestres du Proche-Orient. Il semble néanmoins qu'une bonne part de l'art rupestre de Khishâm puisse être attribuée à la seconde moitié du 3ème millénaire, c'est-à-dire à l'époque ou l'iconographie héritière des traditions précédentes (Obeid, Gawra, Ninive 5) connaît un nouveau développement sous l'effet d'influences venues du Sud de la Mésopotamie, ainsi que cela est perceptible dans l'iconographie des cylindres-sceaux.

 

Éléments d'interprétation

Chasse

        La faune sauvage figurée, les multiples scènes de chasse, les kites réels et leurs représentations montrent que pendant une partie de leur existence, les sites de Khishâm eurent une vocation cynégétique. Peut-être est-ce la présence des kites réels qui, associée à la disponibilité des surfaces rocheuses, a entraîné une telle profusion d'art rupestre dans la vallée du wadi Kakhort. Bien que les prospections aient révélé l'existence d'autres sites rupestres, Khishâm-2 reste jusqu'ici le plus impressionnant par la beauté du site naturel, la taille des panneaux gravés et l'importance de l'habitat.

        Les représentations de kites constituent sans doute les objets les plus prometteurs quant aux possibilités d'interprétation. La diversité de leurs formes montre que celles-ci ne reproduisent pas les monuments archéologiques de Khishâm. Quelle intention a présidé à leur réalisation ? La vallée du Kakhort était-elle un lieu de pèlerinage, de passage obligé ou de rassemblement ? Venait-on y figurer la chasse heureuse obtenue ailleurs, sacraliser son propre enclos en le figurant sur les roches ou encore offrir une image aux dieux ? Il y a derrière tout cela des fonctionnements à investiguer. Cette relation entre structures archéologiques et gravures rupestres est exceptionnelle.

        D'une manière générale, l'exploitation de la faune sauvage ne joue pas, selon Vila, un rôle fondamental dans l'économie alimentaire aux 4ème et 3ème millénaires. Néanmoins, le rapport faune sauvage / faune domestique retrouvée sur les sites archéologiques change du 4ème au 3ème millénaire (Vila 1998). Au 4ème millénaire, seuls quelques sites ont moins de 10% de faune sauvage, tandis que les autres en ont plus. A l'époque d'Uruk, les fréquences d'animaux sauvages sont élevées. Vers la fin du 4ème millénaire, on signale beaucoup de gazelles à Tell Kuran, sur le Khabour ; à Umm Qseir, beaucoup d'hémiones. Au Bronze ancien ; au 3ème millénaire c'est l'inverse : la plupart des gisements en ont moins de 10% avec quelques exceptions qui en ont plus de 20%. Les hautes fréquences de faune sauvage se retrouvent surtout dans le nord et l'Est de l'Iraq, dans la culture de Djemdet-Nasr : gazelles et surtout équidés (hémiones). Au Nord de la Syrie, en dehors de Mulla Matar, sur le Khabour, les fréquences de faune chassée sont insignifiantes. Pendant la période de Djemdet Nasr, on signale encore des gazelles un peu partout et des cerfs à Korucutepe (Vila 1998 : 33-35). Cervidés, caprinés sauvages, sangliers, carnivores sont toujours en très faible proportion.

        La chasse à l'ibex n'est pas signalée dans l'ouvrage de Vila. Von der Osten-Sacken (1991) affirme que l'ibex est chassé surtout dans le Zagros. Cet animal, l'un des plus représentés à Khishâm, est apparemment absent de la faune chassée retrouvée sur les sites archéologiques du 4ème et du 3ème millénaire. Dès lors plusieurs pistes de recherche sont ouvertes.

        En effet,l'iconographie d'un " dieu-chèvre " ou " dieu-ibex " en Elam et en haute Mésopotamie dans le courant du 4ème millénaire montre que cet animal a joui pendant une période d'une haute valeur symbolique. La présence d'un ibex dans une scène de banquet de Khishâm-2 (EJ IIIb ?) fournit une indication dans le même sens.

        La documentation archéologique des 4ème et 3ème millénaires suggère que, à la différence de la gazelle, cet animal n'appartient pas à cette époque à la diète des populations des tells de haute Mésopotamie. Il semble en aller de même pour les millénaires précédents, au moins d'après le peu d'informations dont nous disposons. L'ibex était-il chassé par et pour des populations non urbaines ? N'était-il pas chassé ? Etait-il chassé avant le 4ème millénaire ?

        Les scènes qui, dans l'art rupestre, illustrent clairement la chasse à l'ibex, peu fréquentes, mais réparties dans l'ensemble du Proche-Orient, montrent toujours une chasse individuelle à l'arc et non une chasse en groupe au moyen d'un dispositif inscrit dans le paysage. Ces représentations sont-elles postérieures à l'utilisation des kites  ? Par ailleurs, il semble que les rois néo-assyriens aient compté des bouquetins parmi leurs tableaux de chasse (Joannès 2001 : 179).

Religion

        Les sites de Khishâm ne témoignent pas seulement de pratiques cynégétiques mais aussi de relations avec le monde surnaturel : esprits (?), divinités, scènes cultuelles. Entre autres, les hybrides à tête animale évoquent le "dieu-chèvre", actif de l'Iran occidental au Nord de la Mésopotamie pendant l'Obeid récent et la culture de Gawra, et connu par la glyptique autant que par le décor céramique. Si l'interprétation de celui-ci en tant que " divinité " est peut-être moins assurée que ne l'affirme von der Osten-Sacken (1992), la relation iconographique paraît assurée (voir aussi Barnett 1966 ; Amiet 1979). Par ailleurs, le contenu religieux de la peinture murale de Halawa mentionnée plus haut, où interviennent des personnages à tête zoomorphe, est également assuré par le grand visage d'idole qui occupe le centre de la composition.

        Il se peut que la plus grande partie de l'art rupestre de Khishâm réponde à des impératifs religieux. Dans les cultures " archaïques ", la représentation n'est jamais innocente. Toutes ces figures animalières, isolées ou en groupe, répétées jusqu'à satiété sans autre but apparent que leur seule présence, sont loin d'évoquer une représentation anecdotique. On pensera volontiers soit à une offrande propitiatoire, soit à un remerciement à la divinité, voire à une valeur talismanique, comme il semble que cela se passe fréquemment dans le cas de la glyptique : cachets et les cylindres-sceaux, souvent portés comme amulettes, ont aussi des fonctions protectrices et magiques. Cette action paraît liée autant à la nature de la pierre qu'aux sujets représentés. En effet, la Mésopotamie historique fait un lien étroit entre l'image et ce qu'elle représente. Les images rupestres d'êtres surnaturels peuvent donc avoir leur efficacité propre. Les images rupestres peuvent être, comme les cylindres-amulettes, des marqueurs d'une présence individuelle et des icônes vecteurs de la communication religieuse : on s'approprie une formule du répertoire, en faisant varier légèrement l'expression.

        La glyptique, comme les reliefs sur plaque ou les statues, montre que la communication artistique officielle avec les dieux et les hommes se fait par le truchement d'icônes, de formules toutes faites. Il en va de même pour la prière. Le langage graphique et plastique est codé au même titre que les formules orales ou écrites. Sous ce point de vue, l'art rupestre ne se distingue guère de l'art urbain : le nombre des sujets qui ont accès à la représentation y paraît encore plus limité, les modalités de la représentation aussi.

Interactions culturelles

        L'art gravé de la région de Khishâm appartient à une immense zone d'interaction et d'activité rupestre qui s'étend du Caucase à la Palestine, à l'Arabie et au Yemen. Dans la seconde moitié du 3ème millénaire, cet art paraît se situer au point de rencontre de deux courants : l'un, occidental, le rattache aux arts rupestres d'Anatolie orientale (Uyanik 1974), du nord-ouest de la Jordanie (Betts, Helms 1986 ; Betts 1998), du Neguev et du Sinaï (Anati 1979), tandis que l'autre renvoie à l'iconographie de la Mésopotamie méridionale.

        Les kites sont systématiquement retrouvés en milieu steppique (Syrie, Jordanie, Palestine, Arabie, Asie centrale) et il y a de bonnes chances pour qu'ils aient été construits par des populations nomades pour qui une chasse massive et les échanges qui s'ensuivaient représentaient un appoint économique important. A Khishâm comme en Jordanie, leurs représentations rupestres, exploitent fréquemment la surface rocheuse comme un paysage naturel, montrant une qualité adaptative qu'on ne retrouve ni dans la plupart des autres sujets gravés ni dans l'art urbain. Il est donc probable que ce soient des occupants des steppes qui en aient gravé les images.

        Reste à savoir à quel milieu appartient l'idée de les représenter en plan. La question est d'autant plus intrigante que les plus anciennes représentations connues d'enclos sur des sceaux-cylindres appartiennent à l'Elam et à la Djezireh syrienne (période d'Uruk) comme d'ailleurs les représentations du dieu-chèvre.

        Au 3ème millénaire, en Djezireh septentrionale, des influences originaires du Sud de la Mésopotamie se manifestent clairement dans la glyptique, plus particulièrement durant l'EJ IIIb (Marchetti 1998) et semblent être passées de là à l'art rupestre. En effet, les représentations rupestres qui trouvent des parallèles thématiques et stylistiques dans la glyptique sont peu nombreuses et se démarquent souvent du reste de la production rupestre par la finesse de l'exécution et la précision des attitudes, ce qui les rapproche d'autant de l'imagerie des sceaux-cylindres dont elles semblent être des imitations pures et simples.

 

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