Décor céramique et structure grammaticale

Paul-Louis van BERG

Résumé d'une communication présentée le 23/10/93 aux XIV e Rencontres internationales d'Archéologie et d'Histoire d'Antibes, CNRS-CRA-ERA 36, Colloque Terre cuite et Société.

        Pour reconnaître l'appartenance de différents décors individuels à un même style, nous devons non seulement isoler des répertoires de constituants graphiques, mais aussi un jeu de règles qui régissent les interrelations de ces constituants et maintiennent une invariance structurelle sous la diversité des productions individuelles.
        Constituants et règles définissent un système qui peut être décrit par une grammaire empirique similaire à celles que l'on construit pour décrire les langues naturelles.
        Cette méthode, élaborée peu à peu depuis la fin des années 70', a été testée successivement sur plusieurs ensembles stylistiques: céramique de Hajji Firuz Tepe, Groupe de Blicquy en Belgique, Rubané récent du Nord-Ouest, Rubanés d'Alsace, styles néolithiques et actuels du Cameroun. Elle paraît donc applicable, moyennant les adaptations convenables, à n'importe quel style ornemental.
        Dans la mesure où elle envisage l'ensemble du système, des éléments graphiques les plus simples au décor complet, notre approche se distingue de celles qui ont été proposées jusqu'ici. Ces dernières en effet se basent soit sur un choix d'attributs, soit sur des aspects particuliers de la structure du décor: constructions géométriques, groupes de symétrie.
        Des résultats peuvent être obtenus tant dans la synchronie que dans la diachronie.

a. Synchronie . En isolant ce qui relève du système de ce qui appartient à la variation individuelle, nous avons pu mettre en évidence des séries de vases décorés par le même artisan, et justifier l'attribution de certains produits à des apprentis ou à des enfants. D'autre part, la description des multiples niveaux d'articulation de chaque système enrichit les possibilités de comparaison en montrant très précisément ce qui est différent, d'un système à l'autre. Enfin, dans la mesure où la comparaison se fait de structure à structure et non entre listes d'attributs, il devient possible de comparer des styles qui n'ont pas d'attributs communs.

b. Diachronie . Les techniques de comparaison précédentes permettent également la description fine du changement stylistique, et la discrimination des changements issus de l'intérieur du système, des innovations ou des emprunts à l'extérieur. On aboutit ainsi à une "grammaire historique" des styles ornementaux.

 

 

Gauches, joueurs et apprentis

Paul-Louis van BERG

Résumé de : van BERG P.-L., 1996. Gauches, joueurs et apprentis. Production des marges dans la Céramique rubanée occidentale. Dans   : DUHAMEL P. ( dir. ), La Bourgogne entre les bassins rhénan, rhodanien et parisien: Carrefour ou frontière ? Actes du 18e Colloque interrégional sur le Néolithique, Dijon, 25-27 octobre 1991 . ( = Revue archéologique de l'Est, Quatorzième Supplément ) : 29-53.

        Lorsque les archéologues s'attaquent à une série d'artefacts, ils s'attachent d'abord à en saisir les attributs les plus saillants, pour passer ensuite à des invariants généraux et revenir en un troisième temps au champ des variations. Ainsi, dans l'étude du style ornemental rubané, est-on passé successivement du remplissage des figures incisées à la structure globale du système, puis à la caractéristique individuelle. Cette dernière est d'autant plus accessible que la standardisation de la production est faible, ce qui est le cas dans de nombreuses cultures néolithiques.
        Des recherches précédentes nous ont permis de montrer l'existence de séries de vases réalisées chacune par le même potier et distribuées dans un ou plusieurs villages; d'autre part, une série d'arguments archéologiques suggèrent qu'on ne fabriquait pas de poterie dans toutes les maisons, ni même dans tous les villages, mais que seules certaines communautés abritaient des artisans spécialisés dont la production diffusait vers les villages environnants, parfois distants de plus de vingt kilomètres.
        Ces recherches étaient basées sur des ressemblances techniques, morphologiques et décoratives suffisamment profondes pour que les vases puissent être attribués à la même main. Or, la marque personnelle ne se reflète pas seulement dans la préférence accordée à certaines combinaisons ornementales et à certains modes opératoires, ni dans la présence de "tics" graphiques particuliers, mais aussi dans les aptitudes manuelles et intellectuelles des artisans.
        La cristallisation d'un style s'accompagne en effet de l'établissement de normes organisationnelles et qualitatives assumées par le groupe social tout entier. Si la plupart des vases rubanés sont réalisés avec l'habileté minimale requise, la perfection de quelques-uns les situe d'emblée au-delà de la moyenne, tandis que d'autres, à des titres divers, s'inscrivent en-deçà et suscitent des interrogations nouvelles sur certains aspects de la production. Nous avons réparti ces vases inférieurs à la norme en quatre catégories, en fonction du type de "comportement" qu'elles reflètent. Celles-ci peuvent, le cas échéant, être combinées entre elles.

1. Des maladresses gestuelles engendrent des courbes cahotiques, des repentirs, des bavures et déviations, au-lieu des courbes lisses conformes à l'exigence stylistique.

2. Des maladresses de l'esprit (étourderie, absence d'évaluation de l'espace avant la mise en place du décor) entraînent des télescopages, amputations et déformations diverses, alors que la règle veut qu'une même figure, dotée d'une construction régulière, soit répétée un nombre entier de fois.

3. Quelques décors, rares au demeurant, s'illustrent non par les accidents de leur réalisation, mais par un détournement de la structure même du décor rubané.

4. Des vases généralement de petite taille et grossièrement modelés présentent une variété de décors allant de l'imitation maladroite à d'informes gribouillis où seule l'intention décorative se lit encore.

        A quelle place pouvons assigner ces catégories de vases décorés dans la structure de la production et de la distribution de la céramique rubanée?
        La maladresse gestuelle peut refléter un stade d'apprentissage déjà avancé puisque les structures décoratives sont correctement intégrées, une maladresse définitive, une perte de la main liée à une interruption de l'activité ou un handicap moteur causé par un trauma physiologique.
        La construction défectueuse des figures peut être jusqu'à un certain point tolérée par la collectivité, tandis que les ratages de la mise en place causés par une préparation insuffisante semblent plutôt l'oeuvre occasionnelle d'amateurs trahis par le peu de sûreté de leur trait, bien que même un artisan de bon niveau ne soit pas à l'abri de tout accident.
        Le dévoiement du système, entre les mains de sujets normalement habiles, sont plus surprenants et plus difficiles à expliquer: de l'art brut au génie, en passant par la fantaisie, le choix de l'explication reste ouvert.
        Enfin, la dernière série de produits évoque le travail d'enfants ou de jeunes adolescents qui ne maîtrisent encore ni leur main, ni les techniques, ni les structures requises par le style rubané. Gamins qui regardent travailler l'artisan ? Grands débutants ?

        On relèvera sans doute une part de subjectivité dans cette série d'interprétations. Toutefois, le caractère transculturel des catégories examinées garantit qu'il ne s'agit pas de produits particuliers configurés par les règles organisationnelles des styles rubanés occidentaux. De la poterie précucuténienne aux productions contemporaines des potières africaines, nous voyons s'égrener le même cortège d'inaptitudes psycho-motrices et de dévoiements du système décoratif. Il s'agit donc de formes générales de la variation individuelle.

        Si d'autre part, la production de bonne qualité peut être diffusée dans des réseaux inter-villageois, les produits d'exécution malhabile demandent une appréciation plus circonstanciée. Certaines formes de décors défectueux jouissent en effet d'une large distribution régionale qui semble indiquer que celles-ci étaient acceptées par la collectivité et ne constituaient que la limite inférieure de la norme, tandis que d'autres, telles que les gribouillages enfantins ne se retrouvent pas sur tous les sites et ne s'inséraient probablement pas dans les circuits régionaux de distribution. Si cette hypothèse est correcte, il s'ensuit que les productions enfantines sont des indicateurs de lieux où l'on fabriquait de la poterie.

        Dans la mesure où les preuves archéologiques directes de production locale de poterie nous font bien souvent défaut du fait de l'érosion des sols, de l'exiguïté des surfaces fouillées ou de l'installation des ateliers à distance des habitats, ce nouveau témoignage indirect pourrait nous être une aide précieuse dans la reconstruction de l'économie de la céramique, en milieu rubané et dans beaucoup d'autres contextes. [ retour ]

 

 

 

Arts géométriques et sociétés dans le Mégalithisme atlantique

Paul-Louis van Berg

Résumé de: van BERG P.-L., 1997 " Arts géométriques et sociétés dans le mégalithisme atlantique ". Dans : Coloquio Internacional " O Neolitico Atlantico e as orixes do megalitismo " : Santiago de Compostela 1996 . Santiago de Compostela : Union Internationale des Sciences Pré- et Protohistoriques : 739-761.

Espace et culture

        Les productions sociales se développent à la fois dans un environnement réel et dans l'espace virtuel de la pensée et du discours. La société se produit et se reproduit dans un espace qu'elle aménage et organise en fonction du compromis établi entre culture et environnement. Cette structure renforce la spatialisation des adultes et participe à l'enculturation des jeunes générations. Il y a donc une interaction constante entre les manières de penser, les activités qu'elles suscitent, et le théâtre où celles-ci se déroulent. Ce processus de rétroaction aboutit à la création d'une norme toujours plus prégnante, jusqu'au jour où un changement des discours ou des pratiques entraîne le système dans une nouvelle direction. L'organisation de l'espace traduit donc au minimum des façons de penser.

        Qu'il s'agisse de la culture matérielle ou spirituelle, nous pouvons attendre une harmonisation plus ou moins spontanée ou délibérée des structures spatiales correspondantes. Cette harmonisation assure la cohérence de l'espace culturel, son intelligibilité et la pérennité des manières de penser qui l'ont engendré. Ainsi par exemple, de petits groupes de chasseurs mobiles, disposant de grands territoires tendront à s'approprier l'espace de manière opportuniste, tandis que de grandes sociétés d'agriculteurs sédentaires, dotées d'instances de contrôle transversal importantes, se donneront des structures spatiales plus rigides, plus organisées et plus élaborées. Par ailleurs, les rapports qui unissent l'espace architectural à celui du pouvoir ne sont plus à démontrer; on peut en dire autant de la philosophie ou de la théologie. L'architecture palatiale est liée à l'idéologie de la royauté, l'architecture et l'art romans à la société médiévale, les cathédrales gothiques à l'exigence scolastique de clarification et la perspective à la pensée de la Renaissance. Nous avons connu plus récemment une architecture et un art soviétiques et nazis. On pourrait multiplier indéfiniment les exemples de ces isomorphismes unissant les productions spatiales à un message idéologique ou à un fonctionnement institutionnel.

        A ce point, plutôt que de nous émerveiller encore de chaque correspondance inédite, on peut sans doute généraliser la proposition: toute société se produit dans un espace et réaménage celui-ci en l'ajustant à son fonctionnement et à ses façons de penser ou en adaptant celles-ci à la nature du terrain. C'est le contraire qui serait surprenant. Notre difficulté actuelle à percevoir ces relations est liée à divers facteurs. En effet, des sociétés complexes peuvent intégrer plusieurs sous-groupes ou sous-cultures, susceptibles de produire des formes spatiales qui leur sont propres, tandis que les agglomérations urbaines préservent des strates héritées de leur passé (centre médiéval, quartiers modernes), rabattant ainsi dans le présent des espaces multiples. En archéologie, la lecture peut être handicapée par la difficulté de saisir à quel ordre de pensée ou de discours renvoient les structures spatiales observables; toutefois, l'observation des similitudes qui rapprochent souvent diverses facettes de la culture matérielle peut déboucher sur l'assignation d'un ordre de discours, fût-il très général.

        Les arts géométriques seront abordés autant que possible dans ce cadre global, afin de voir comment ils s'intègrent dans la culture et l'organisation spatiale des sociétés concernées. Il s'agit d'en déployer la structure plutôt que d'y injecter hâtivement un sens que la documentation archéologique ne permettrait pas de contrôler.

Néolithique ancien et mégalithisme

        La civilisation à Céramique rubanée, relativement homogène sur d'immenses territoires, quadrille littéralement son espace, tant en ce qui concerne le plan des maisons, des villages et des dispositifs d'enceinte que celui des cimetières ou du décor céramique. Le résultat est chaque fois l'obtention d'une frise où une même figure est répétée par translation dans un réseau d'axes perpendiculaires. Le plan des enceintes comme les figures du décor céramique peuvent être diversifiés par des isométries (translations, rotations, miroirs) ou des homothéties de même centre. Dans le cas du Mégalithisme au contraire, nous sommes confrontés à un espace qui, sans exclure les constructions munies d'axes perpendiculaires, se donne des structures spatiales plus proches de celles qu'étudie la topologie: recouvrements, points d'accumulation, agglutinations, nucléations, accroissements progressifs par agglutination ou répétition des contours, passage d'une figure à une autre par morphismes successifs, remploi, mise en place différée, reprises et réaménagements, homéomorphies et homotopies. Frises et pavages sont moins fréquents et intégrés à la dynamique de la structure globale. De la Norvège au Portugal et peut-être aux Canaries, les arts mégalithiques reflètent, avec des variantes locales, les mêmes façons d'appréhender l'espace, de l'occuper d'une manière qui nous paraît spontanée, sans le compter. Bien des dalles et des roches gravées relevant du courant mégalithique donnent à première vue l'impresssion du plus parfait désordre, à l'instar des arts épipaléolithiques et magdaléniens. Les relations entre les figures y semblent commandées par des liens sémantiques, bien plus que par leur position relative dans les cases d'une grille. Sous ce point de vue, Néolithique rubané et Mégalithisme se définissent comme des mondes antinomiques.

        On pourrait poursuivre la démonstration à propos du traitement des morts. Dans le monde balkano-danubien, les défunts habillés et parés sont en général déposés intacts dans la tombe, tandis que dans le mégalithisme atlantique, les morts sont abondamment manipulés, avant et après leur déposition. De même, à l'image du corps humain en trois dimensions des figurines rubanées, dont les connexions anatomiques ne sont jamais modifiées, s'opposent les statues-menhirs et les stèles en deux dimensions du mégalithisme, où l'image du corps est pensée comme un assemblage de parties que l'esprit peut, à l'occasion, réorganiser comme il l'entend (Provence) et dont toutes les éléments ne sont pas nécessairement représentées (Languedoc). Ceux qui manipulent les morts manipulent aussi la figure humaine, les autres non.

        Si les décors des poteries rubanées peuvent être considérés comme un art géométrique stricto sensu , dans la mesure où un répertoire limité de figures y est soumis à des règles combinatoires rigoureusement appliquées, une telle définition convient mal aux arts funéraires et rupestres mégalithiques. D'abord parce qu'on n'y recherche que rarement la régularité des figures et de leur mise en place, ensuite parce que les éléments figuratifs y sont en définitive assez nombreux (haches, arcs, flèches, anthropomorphes plus ou moins schématiques) et parce que d'autres éléments qu'on avait crus non figuratifs paraissent aujourd'hui ressortir à la représentation ou au moins à la symbolisation d'objets concrets.

Arts géométriques, architecture et société

        Un certain nombre de graphismes sépulcraux et rupestres trouvent en effet leur équivalent dans les plans des architectures funéraires et cérémonielles ou encore dans ceux des nécropoles. Certaines configurations complexes se répètent avec une telle précision qu'elles doivent avoir été porteuses de significations et renvoyer à un même discours, mythologique par exemple, sur la société et la mort, tandis que d'autres ne semblent traduire qu'un mode général d'occupation de l'espace dans les sociétés mégalithiques. Les isomorphismes qui rapprochent les arts de l'architecture montrent que les mêmes symboles peuvent être actualisés dans différents ordres d'expression où la géométrie et la figuration ne sont plus nettement séparables.

        Cette observation permet de réfuter, au moins pour une partie de l'art mégalithique, son assimilation à des images entoptiques issues d'états altérés de conscience. En vogue aujourd'hui, cette interprétation s'appuie en effet sur des analogies ethnographiques et sur les données de la psychopathologie, en négligeant le fait que, en l'absence d'un discours explicite, l'attribution de productions graphiques à des états particuliers de conscience ne peut être proposée que sur base de leur différence avec celles d'états " normaux ". En outre, ce genre d'explication physiologique et mécaniste suggère qu'au fond, il n'y a rien à expliquer, et débarrasse l'archéologue du pénible devoir de comprendre.

        Dans le cas des nécropoles, il apparaît assez clair que la dimension, la disposition et la distance relatives des tombes expriment des positions et des relations de type social, soit entre individus contemporains, soit entre vivants et ancêtres réels ou imaginaires. Or, ce sont les mêmes rapports spatiaux qu'on observe dans les arts rupestres de la fin du Néolithique, en Angleterre comme en Galice. En outre, il semble que les relations entre figures y soient souvent symbolisées graphiquement par un canal qui les joint. Quel qu'ait pu être le sens donné aux cupules et aux cercles concentriques de cette époque, il s'agit manifestement d'un univers relationnel du même type que celui qui est illustré par les nécropoles.

        En outre, ce mode de groupement est caractéristique du recrutement des élites dans des communautés rassemblées autour d'ancêtres ou d'individus prestigieux et investis de pouvoir, mais dépourvues des instances de contrôle transversal qui, dans le Rubané par exemple, assurent l'homogénéité de la société globale. Confirmé par la diversité des styles céramiques et par la variabilité régionale des monuments funéraires, ce morcèlement pourrait être un héritage parmi d'autres des dernières sociétés de chasseurs occidentales. [ retour ]

 

 

 

La céramique et son décor en Eurasie

Paul-Louis van Berg

Résumé de: van BERG P.-L., 1997. La céramique et son décor en Eurasie. Dans: JEUNESSE C. (ed.), Le Néolithique danubien et ses marges entre Rhin et Seine. XXII e Colloque interrégional sur le Néolithique, Strasbourg, 27-29 octobre 1995 . Strasbourg : Cahiers de l'A.P.R.A.A., suppl. n° 3 : 223-264.

        A quelques exceptions près, vers 5000 avant notre ère, les céramiques des agriculteurs néolithiques de Chine, d'Asie antérieure et d'Europe se distinguent de celles des peuples chasseurs par leurs caractéristiques formelles (pâte, morphologie, décor) comme par leur intégration culturelle (mode de production, transmission stylistique, économie, distribution). En particulier, les styles ornementaux des unes et des autres renvoient à des modalités différentes de structuration de l'espace, auxquelles font souvent écho d'autres aspects de la culture matérielle (habitat, sépultures).

        Pour essayer de comprendre comment cette opposition s'est mise en place, j'ai esquissé l'état des connaissances relatives à l'apparition de la céramique dans les différentes régions d'Eurasie à la fin du Pléistocène et pendant la première moitié de l'Holocène. La dérive chronologique observée de l'Extrême-Orient à l'Europe occidentale quant à l'apparition de la première poterie, et la difficulté à penser des réinventions locales systématiques, m'ont fait l'avocat d'un diffusionnisme modéré.

        En Sibérie et dans les plaines européennes de l'est et du nord, les recherches récentes suggèrent le plus souvent un transfert de technologie sans que rien ne change dans le reste de la culture matérielle. En Chine, au Proche-Orient ou en Europe moyenne et méditerranéenne, les diverses composantes de la vie néolithique diffusent tantôt ensemble, tantôt en des temps différents, impliquant parfois un phénomène migratoire, ne requérant ailleurs que des déplacements de petits groupes et des échanges de biens et d'idées. La fabrication de poterie précède, accompagne ou suit ce passage à une économie productive. De ce fait, la dichotomie stylistique observée ne correspond pas strictement à une opposition binaire chasseurs/agriculteurs ou nomades/sédentaires. L'examen des cas du Rubané et du Mégalithisme atlantique suggère que les différences dépendent des contextes de production, liés à leur tour aux structures sociales et aux idéologies qui soutiennent celles-ci. [ retour ]

 

 

 

Grandes pierres et grands-pères. A propos des figures humaines mégalithiques

Nicolas Cauwe et Paul-Louis van Berg

Résumé de: CAUWE N., van BERG P.-L.Grandes pierres et grands-pères. A propos des figures humaines mégalithiques. Dans : RODRIGUEZ G., Actes du 2e Colloque international sur la statuaire mégalithique, Saint-Pons de Thomières du 10 au 14 septembre 1997 . (= Archéologie en Languedoc , n° 22 : 245-254.

        Si vous êtres chasseur ou pêcheur, devenir agriculteur ou éleveur ne va pas de soi. L'impensable se produit. Vous abandonnez la tradition. Vous trahissez. Vos pères vous maudissent, vos frères et vos femmes vous méprisent, vos mères sont humiliées. Et s'il n'y avait que cela. Que votre exemple soit suivi, de nouvelles formes de compétition apparaissent, avec le cortège des malédictions liées à la propriété: répartition asymétrique des richesses, dispute pour les meilleures terres, droit du sol, vol de bétail, et ainsi de suite. Suis-je le gardien de mon frère ? Autant de situations et de processus que vos vieilles institutions, vos sorciers et guérisseurs, vos esprits et vos morts, sont mal préparés à gérer. Les garants spirituels de l'ordre social doivent être sérieusement repensés et dotés de nouveaux pouvoirs, mais, dans la mesure du possible, aux moindres frais, sous peine de se voir interdits d'accès à l'imaginaire local.

        Or, depuis la fin des temps glaciaires, l'expansion de la forêt et l'effondrement de l'économie magdalénienne, l'homme a revu sa place dans la nature, s'est accroché plus fermement à des territoires plus petits, s'est senti plus grand et plus fort à chasser le lièvre et le canard sauvage, le cerf et le sanglier, que le renne. Les saisons mieux marquées ont modifié sa perception du temps. En cinq millénaires, la multiplication des sépultures formelles montre un changement de la relation avec les morts, et avec certains morts en particulier: tous ne furent pas ensevelis, ni dans les nécropoles d'Extrême Occident, ni dans les grottes et abris sépulcraux de la Méditerranée. Qui parle des morts, parle aussi, au quotidien, des rapports de parenté. Quand les groupes s'agrandissent, savoir " qui est qui ? " met chaque jour davantage la mémoire à contribution. Un spécialiste connaît parfois la généalogie des clans jusqu'à la septième génération, comme chez les Ntomba de l'est du Congo (Kinshasa), et se trompe quand c'est nécessaire. Discours structurant qui définit la place, les liens et les possibilités matrimoniales de chacun, éducatif dans la mesure où il est susceptible de commentaires infinis.

        Il semble bien qu'au moment d'adopter l'agriculture et l'élevage, les chasseurs occidentaux, trop nombreux ou trop agressifs pour accepter une assimilation pure et simple, rénovent leur société en jouant une fois de plus la carte des ancêtres, mais en conférant à ceux-ci des pouvoirs spéciaux. La nature précise du contrat nous échappe, mais pas la visibilité qu'y gagnent les morts, ni le nouvel ancrage des communautés dans le temps, par la confection d'une éternité sépulcrale qui soude pour toujours le corps social. Vers la fin du 5 e millénaire, le lieu des morts devient hyper-visible et indestructible, haut comme nos cathédrales et nos mairies, si solide que six millénaires n'en auront pas raison. Les tombes en grosses pierres impriment au sol la marque des ancêtres et illustrent concrètement la pérennité des groupes. Comme les morts ne veillent que sur leurs descendants, les groupes sont petits, les territoires exigus et les styles régionaux. L'accès ménagé aux chambres funéraires autorise les visites, les rites mystérieux, les prélèvements de crânes et les réductions de corps, les entassements et les coups de balai, assurant ainsi une relation physique et permanente entre vivants et défunts. Mais la refonte des architectures et des gestes funéraires ne suffit pas partout.

        En France, en Irlande et dans une grande partie de la Péninsule ibérique, le retour de la figuration, évanouie après l'Azilien, donne aux ancêtres (?) un surcroît de présence. Tandis que des Balkans à la Ligurie et au Rhin, héritiers d'une tradition religieuse apparue vers le 10 e millénaire au Proche-Orient, des glaiseux objectivent tout bonnement le corps de la divinité dans la plénitude ou la platitude de ses formes, les Néolithiques occidentaux sentent les choses différemment. De l'Armorique à la vallée de la Boyne, représentation et réalité ne sont pas homothétiques. L'image n'est qu'allusion à son référent, qu'on ne veuille pas reproduire la forme véritable des ancêtres ou des esprits, ou bien qu'on l'ignore. En Ibérie et dans le Midi de la France, dans les Alpes et la Tyrrhénienne, on en dit ou on en sait un peu plus. Pourtant, la reconnaissance de la figure humaine n'est pas toujours immédiate. Telles plaquettes ibériques, stèles venaissines, compositions camuniennes et menhirs corses nous laissent perplexes, alors que, du Néolithique à l'âge du Bronze, l'ambiguïté même de ces représentations devait lever tout doute sur leur identité.

        Quoi qu'il en soit de la cryptographie au nord et de la transparence relative au sud, par ce rapport conventionnel et non métrique à la réalité, la figure humaine mégalithique paraît, faut-il vraiment s'en étonner, refléter des formes particulières de relation au corps, différentes de celles qui ont cours plus à l'est. Eléments anatomiques accrochés à la roche ou à la dalle en toutes régions, schématisme en Bretagne et au Portugal, métonymies, raccords inexacts des bras au sommet de la tête en Languedoc occidental et des jambes à la ceinture en Rouergue, cages thoraciques de haches et de hallebardes au Valcamonica ou en Haut-Adige, têtes en pommeau de poignard en Lunigiana: l'image anthropomorphe mégalithique n'est pas une projection du corps plein des vivants; elle évoque plutôt ce qu'il advient des mortelles dépouilles, manipulées, réduites, trépanées, décharnées, rassemblées en ossuaires, retravaillées dans la mise en scène des gestes et symboles nouveaux qui garantissent la cohésion et la durée de la structure sociale. [ retour ]

 

 

 

De l'objet aux façons de penser

Paul-Louis van Berg

Résumé de: van BERG P.-L., CAUWE N., 1998. De l'objet aux façons de penser: nouvelle approche paléo-ethnographique des civilisations préhistoriques. Dans: CAUWE N., van BERG P.-L. (eds, avec la collaboration de HAUZEUR A.), Organisation néolithique de l'espace en Europe du Nord-Ouest. XXIIIe Colloque interrégional sur le Néolithique, Bruxelles, 24-26 octobre 1997 . (= Anthropologie et Préhistoire , n° 109). Bruxelles : Société royale belge d'Anthropologie et de Préhistoire : 293-307.

        Vingt ans de débroussaillage progressif de quelques formes néolithiques de l'espace dans leurs rapports avec les modes de vie et de pensée des sociétés préhistoriques n'ont encore produit qu'une organisation sommaire d'observations un peu désordonnées. Ce caractère contingent est d'autant plus accentué qu'il s'agissait de déployer des réseaux de relations embrouillés, aux bords flous et dépourvus d'extrémités. Les données elles-mêmes sont d'inégale valeur et par définition insuffisantes: arts géométriques et figurés, habitats, rites funéraires paysages et pratiques alimentaires fournissent l'essentiel de la documentation de départ. Après quoi, il n'y a plus qu'à se mouvoir avec plus ou moins de bonheur dans la multiplicité des inférences possibles.

        L'histoire des structures spatiales n'a pas de commencement. Ces interactions nécessaires entre institutions et environnement reposent toujours sur des élaborations antérieures. Les organisations produites sont métastables: même lorsqu'elles semblent durables, elles sont soumises à des oscillations petites ou grandes qui peuvent entraîner leur glissement, leur refonte ou leur dégradation, jusqu'au prochain épisode de stabilisation sélective.

        A observer les choses du point de vue de Sirius sur de larges espaces plutôt que de courir après le sens local, quelques pistes de recherche se sont ouvertes et ont fait l'objet d'une première reconnaissance: organisations spatiales divergentes du Néolithique ancien et du monde mégalithique par exemple, de l'univers des chasseurs des steppes et des forêts et de celui des agriculteurs d'Eurasie tempérée, mise en place de l'espace néolithique au Proche Orient. Arts de l'allusion ou de l'illusion, de la reproduction intégrale ou de la déformation progressive en deux et en trois dimensions. Styles ornementaux procédant par accrétion, par juxtaposition ou par quadrillage de l'espace. Constructions mentales diversifiées de la figure humaine conçue tantôt comme un tout infrangible, tantôt comme un assemblage modifiable de parties hétéroclites. Individualisme ou collectivisme funéraires dans leurs rapports probables avec les dieux ou les ancêtres. Intégrité ou dislocation et manipulation des défunts. Quadrillage, dispersion ou agglutination de l'habitat. Et ainsi de suite.

        D'autres voies restent à explorer ou n'ont été qu'à peine effleurées: analyse fine des cultures régionales, intérêt nouveau pour le cercle et les polygones à partir du 3ème millénaire dans la Céramique Cordée et le Campaniforme, reprise sur des bases spatiales de la question indo-européenne et de celle des invasions doriennes, origines multiples de l'art pharaonique, développement de scénographies et conditions de possibilité de l'écriture au Proche-Orient...

        Par ailleurs, le Néolithique n'est qu'un segment isolé dans un continu. Les structures spatiales du Paléolithique et du Mésolithique permettent des observations et des résultats du même genre, montrant que certaines manières d'aborder l'espace sont déjà perceptibles, mutatis mutandis , depuis plusieurs dizaines de millénaires: comportements spatiaux adaptatifs des Magdaléniens et des Mésolithiques occidentaux, attitudes de maîtrise des Gravettiens, des Epi- et des Tardigravettiens par exemple. Là aussi les modèles demandent à être affinés, et les antécédents du Paléolithique supérieur sont à rechercher, par exemple dans l'opposition de la taille et du débitage de la pierre, dans la participation éventuelle des Néandertaliens au développement des attitudes occidentales, etc.

        Plus près de nous, à travers les âges du Bronze et du Fer, des oppositions fondamentales se maintiennent entre les populations des plaines européennes et celles de la Méditerranée, par-delà la synthèse grecque et l'expansion romaine: sensibilité romane et poésie scaldique contre science arabe, romantisme allemand contre néo-classicisme, colonisation russe contre colonisation chinoise. L'héritage du Néolithique appartient encore à notre vécu quotidien, nos démocraties et nos despotismes sont liés aux façons de penser de la Méditerranée, comme la critique protestante à celles de la plaine. Les géométries et les façons de penser qu'elles révèlent permettent de relire l'histoire, d'y opérer de nouveaux découpages ou d'y découvrir de nouvelles cohérences. [ retour ]

 

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